Atlas : l'Afrique et son environnement européen et asiatique, de Jean Jolly


CHAPITRE 19

Les armées de Tamerlan
en Europe
et la flotte chinoise en Afrique (1350-1490)

À peine l'Europe orientale et centrale est-elle remise du déferlement ravageur des hordes mongoles de Gengis Khan et de Batou que Tamerlan passe à l'offensive à partir de Tabriz et de Samarcande, sa capitale. Il atteint le Don et la Crimée en 1395, prend Damas en 1400 et pousse vers l'ouest d'autres tribus turques. Face à ce nouveau danger, les Jagellons s'apprêtent à faire front. Ayant rompu avec leur allié tartare de la Horde d'Or vaincu par les Russes à Koulikovo (1380), ils réalisent en 1386 l'union de la Lituanie et de la Pologne, puis reçoivent l'hommage de la Moldavie (1387), de la Valachie (1389) et de la Bessarabie (1396). Ils repoussent ensuite les raids des Tartares de Crimée avec l’aide des Cosaques. Sortis renforcés de ces succès militaires, ils battent à Grunwald (Tannenberg), en 1410, les Chevaliers teutoniques, alliés de l'Empire germanique, et consolident leur puissance en Europe orientale.
Les attaques de Tamerlan contre les Turcs osmalis établis en Anatolie donnent un sursis à l'Empire byzantin réduit à sa capitale et à ses environs immédiats. Rome ne fait rien pour aider sa rivale au sein de la Chrétienté. Au contraire. Trahie et abandonnée par le monde chrétien occidental, Constantinople tombe en 1453 aux mains des Ottomans. Ces derniers, à la fin du XVe siècle, sont maîtres du Maghreb et de l'Égypte. Les royaumes chrétiens de l'Afrique orientale, cernés par les musulmans, sont dans une situation critique. En revanche, les Espagnols et les Portugais s'implantent assez facilement sur le littoral du Maroc et de l'Afrique occidentale, alors que les Ottomans confortent leurs positions en Europe et en Asie.
1492, année de la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb et de la prise de Grenade par les rois catholiques fait oublier aux chrétiens la prise de Constantinople par des musulmans. La Reconquista de la péninsule ibérique est officiellement terminée. Elle accélère une spectaculaire expansion espagnole et portugaise outre-mer, notamment, en Afrique, aux Amériques et, au siècle suivant, en Asie. En revanche, elle ne donne pas un coup d'arrêt à l'offensive ottomane en Méditerranée. Au même moment, dans l'océan Indien, la flotte de guerre chinoise fait, pour la première fois, son apparition et prend possession de tous les comptoirs arabes et swahili sans rencontrer de résistance.

EN EUROPE OCCIDENTALE, Français et Armagnacs, Anglais et Bourguignons mènent leur guerre de Cent ans durant laquelle Jeanne d'Arc, condamnée par les théologiens de la Sorbonne, est brûlée vive à Rouen en 1431. Toutefois, ces luttes de clans ne freinent pas l'expansion des chrétiens, d'abord en Espagne, puis sur le littoral africain.

Portugais et Espagnols prennent pied en Afrique

Les Castillans, avec l'aide de mercenaires et de volontaires venus de toute l'Europe, prennent les principales citadelles du royaume de Grenade. Les Mérinides de Fès, non seulement ne peuvent plus venir en aide aux musulmans d'Espagne, mais encore sont incapables d'empêcher l'occupation de la ville deTétouan par les Castillans en 1399. Quant aux Aragonais qui règnent sur la Catalogne, ils confortent leurs positions militaires et commerciales en Méditerranée occidentale (Baléares, Sardaigne, Sicile et sud de l'Italie). Ils conduisent plusieurs raids contre la Corse génoise et contre le royaume hafçide de Tunis, affaibli par ses conflits avec les Mérinides et des querelles de succession.

SUR LES CÔTES D'AFRIQUE OCCIDENTALE, des marins dieppois font partie des premiers européens à créer des comptoirs. Les Portugais, sous l'impulsion de l'infant Henri le Navigateur, sont les plus entreprenants. La plupart des îles qu'ils découvrent (Cap Vert, Saint-Thomas, Prince, Fernando Poo, Annobon) sont désertes. En 1462, ils occupent les îles Bissagos et les rivages de la Sierra Leone. En 1471, ils fondent Elmina (La mine) sur le littoral de l'actuel Ghana. En 1472, le navigateur Fernando Poo débarque sur une île à qui il donne son nom et découvre le fleuve Cameroun (de rio dos Camaroes, fleuve des crevettes). La même année, les Portugais prennent pied au Gabon (de gabao, le caban des marins). En 1484, Diego Cao atteint l'embouchure du Zaïre (le fleuve Congo) et noue des relations avec le royaume du Congo dont le souverain Nzinga a Nkuvu se convertit au christianisme en 1491. Bartolomeo Dias dépasse en 1488 le cap Tormentoso (cap des Tempêtes, appelé plus tard cap de Bonne Espérance) et longe la côte africaine de l'océan Indien jusqu'à Malindi. Un navigateur arabe, Ibn Madjid, le conduit en Inde à Calicut (Kozhikode) qui a donné son nom aux calicots, des étoffes de coton. La ville avait déjà reçu la visite de Pero de Covilham en 1487.

Les Croisés harcelés par les Turcs

EN MÉDITERRANÉE ORIENTALE, les Croisés, malgré le sursis que leur donne Tamerlan en attaquant leurs adversaires musulmans, sont sur la défensive : les Lusignan se maintiennent à Chypre et les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem résistent aux assauts turcs contre l'île fortifiée de Rhodes. Les Villehardouin, installés à Mistra, gouvernent le Péloponnèse. Les Vénitiens qui ont contribué à la ruine de Byzance en détournant de son objectif la quatrième Croisade, occupent la Crète et l'île d'Eubée. Ces derniers, comme les Génois, font des échanges en mer Noire avec les Osmanlis, la Horde d'or et les Tatars de Crimée établis à l'une des extrémités de la route commerciale Chine-l'Occident.

DANS LA VALLÉE DU NIL, le royaume chrétien de Dongola, absorbé au début du XIVe siècle par l'Empire mamelouk, a disparu. Les populations du royaume d'Aloa échappent pour quelques années encore à l'islamisation. Toutefois, malgré l'éloignement du Caire, les pressions des Mamelouks sont de plus en plus fortes, notamment par l'intermédiaire des commerçants arabes et turcs qui ont une position dominante à Soba, la capitale.

L'Éthiopie à son apogée

EN ÉTHIOPIE, en revanche, l'empereur Zéra Yacoub s'installe de façon permanente en 1441 près de Tégoulet (Débré-Berhan), dans le Choa, puis, en 1445, met en déroute les musulmans de l'Adal et tue leur chef Badlaï. C'est l'apogée de l'Éthiopie chrétienne et médiévale.
Bien que marié à une musulmane, Zéra Yacoub implante profondément le christianisme, dotant son pays de nouvelles églises. Il redonne un rôle de premier plan à Axoum, la vieille capitale, abandonnée depuis des siècles. Il fait creuser un port à Girar, non loin de Massaouah. Il crée une nouvelle administration et une armée permanente.
Zéra Yacoub envoie des ambassades en Occident. Le pape Eugène IV invite des moines éthiopiens au concile de Florence afin de réaliser l'union des églises latines et grecques contre l'Islam. Le roi Alphonse V d'Aragon échange des lettres avec le souverain éthiopien. Christophe III de Bavière, roi du Danemark, de Suède et de Norvège, finance deux expéditions, toutes deux infructueuses, l'une en 1445, l'autre en 1448 avec Alphonse V du Portugal pour établir une liaison avec l'Éthiopie.
Toutefois, ces initiatives diplomatiques qui visent à réaliser l'union de la Chrétienté, sont si peu suivies de mesures concrètes que Constantinople est prise par les Turcs ottomans en 1453.

Touareg et Songhaï en conflit pour Tombouctou

EN AFRIQUE SOUDANAISE, les Toundjour renoncent au christianisme et à l'animisme et se convertissent à l'islam sous la pressions de missionnaires et de commerçants musulmans. Les réfractaires à l'islamisation émigrent vers l'est.

AU CENTRE, le Bornou musulman sombre dans l'anarchie sous les coups des tribus animistes Boulala qui dirigent le Ouadaï jusqu'au XIVe siècle. Le Bornou ne recouvre sa puissance qu'à la fin du XVe siècle avec Ali Dounama (1465-1497) qui fonde Gassaro et impose un tribut aux Haoussa. Ces derniers, récemment convertis à l'islam, deviennent les principaux négociants de la région.

Dans le sud-est nigérian, des royaumes (Igbo-Ukwu, Owo, Jebba et Tada et, surtout, Ifé et Bénin) se distinguent par leurs terres cuites et leurs bronzes à la cire perdue.

A L'OUEST DE LA ZONE SAHÉLO-SOUDANAISE, l'empire du Mali sombre dans l'anarchie. Profitant de ce déclin, les Touareg qui ont chassé les Haoussa d'Arlit à la fin du XIVe siècle et fondé un sultanat à Agadès en 1405, se taillent un vaste empire dans le désert et aux confins du Sahel. Leur pouvoir est battu en brèche dans la seconde moitié du XVe siècle par le Songhaï Ali Ber (1464-1492). Celui-ci, après avoir détruit l'empire du Mali, s'empare en 1468 de Tombouctou aux mains des Touareg, puis du Macina et du Haut Niger. Djenné capitule en 1473.
Professant un islam de pure forme, Ali Ber est critiqué par les oulémas qui sont, dès lors, victimes de sanglantes persécutions. Ali Ber tente également d'exterminer les Peul.

Un amiral eunuque à la tête d'une invincible armada

DANS L'OCÉAN INDIEN, un événement sans précédent se produit : pour la première fois, une armada chinoise franchit le détroit de Malacca. Jusqu'alors, seuls quelques navires de commerce de l'Empire du Milieu avaient fait des escales dans le golfe arabo-persique depuis le XIe siècle. Pourtant, les Chinois ont en leur possession des cartes de l'Afrique, y compris du centre et du nord du continent, depuis 1320.
L'intrusion au XVe siècle de l'amiral eunuque Chen Ho, devenu commandant en chef de la flotte chinoise, sur les côtes d'Afrique orientale est une surprise totale pour les commerçants arabes, persans et indiens. Né en 1371 dans le Yunnan, une province restée sous la domination des Mongols jusqu'en 1382, Chen Ho (ou Zheng He) était membre d'une famille d'origine musulmane venue d'Asie centrale. Il fut eunuque à la cour de l'empereur avant de devenir Grand Amiral de la flotte chinoise. L'influence des eunuques est alors considérable, notamment depuis que ces derniers ont permis à Yongle de devenir empereur en 1403.
Chen Ho était curieusement appelé Amiral eunuque des Trois joyaux de Pieuse Ejaculation. Comparée aux autres flottes de la région, son armada a une énorme puissance : 400 navires sont basés à Nanjing auxquels s'ajoutent 2 800 garde-côtes, 3 000 gros cargos et 250 bateaux transportant des savants et les matériels les plus modernes découverts et mis au point en Chine. Certains de ces navires de guerre sont de véritables forteresses flottantes avec des flèches inflammables, des canons à poudre, des roquettes et des bombardes inventées au milieu du XIVe siècle.

La flotte chinoise maîtresse de l'océan Indien

La première expédition conduite à partir de 1405 comprend environ 30 000 hommes et 300 vaisseaux sur lesquels sont embarqués (en plus des hommes de guerre) des docteurs, des comptables, des interprètes, des enseignants, des astrologues, des commerçants et des artisans. Elle se rend de l'île de Ceylan (occupée en 1409 par la Chine) à Calicut, Quilon, Aden et Mogadiscio.
La quatrième expédition, en 1412, fait escale à Ormuz puis atteint Malindi, en suivant la route des Wakwaks, les pirates d'origine indonésienne basés le long des côtes septentrionales de Madagascar.
Les visites effectuées de 1417 à 1433 à Kiloua, Malindi, Brava et Mogadiscio, par cette impressionnante flotte de guerre, semblent indiquer que la Chine veut s'assurer durablement la maîtrise de l'océan Indien. Compte tenu des moyens militaires déployés par la Chine, personne ne pourrait s'y opposer.
En 1431, une septième expédition de la flotte chinoise dans l'océan Indien comprend 27 550 hommes. Elle se rend à Aden en 1432. A cette occasion, les Chinois nouent des relations avec les navigateurs et commerçants mamelouks qui opèrent en mer Rouge. Ils sont invités à se rendre à La Mecque et à Médine.
La mort de l'amiral Chen Ho à Calicut en mars 1433 va marquer la fin de cette grande aventure maritime et commerciale. Une dernière expédition de grande envergure est conduite en 1441, mais soudain, en 1450, les navires de guerre chinois disparaissent de la région. Immédiatement, les navires de commerce arabes partent de nouveau vers l'Inde, l'Indonésie et la Chine pour y acheter, comme auparavant, des porcelaines, des statuettes en ivoire, des épices…
Au même moment, les Hindous (Empire de Vijayanagar, Orissa, Radjpoutana, Ganga) intensifient la lutte contre les musulmans, en particulier contre les Bahmanides et le sultanat de Delhi.

Le Monomotapa succède à Grand Zimbabwe

DANS LE NORD DE L'OUGANDA, les Iwo, un groupe de Nilotes dits des rivières et des lacs, déferlent sur les villages des agriculteurs bantou et sèment la désolation. La carte politique de la région interlacustre, entre les lacs Albert, Kioga, Victoria et Édouard, en est profondément modifiée. Respectés à cause de leur férocité, les Iwo s'installent dans le nord de l'Ouganda et dans le nord-est du Rwanda. Ils sont à l'origine du royaume du Bounyoro-Kitara qui occupera une position dominante dans la région pendant trois siècles. Au Rwanda oriental, les pasteurs transforment les cultivateurs en serfs et contraignent les pygmoïdes twa à se réfugier dans d'autres régions de chasse et de cueillette.
Ce qui correspondait au mythique Empire des Cwezi-Kigera a éclaté en plusieurs principautés.

PLUS AU SUD, les colporteurs Nyamwezi originaires du Chaba (ex-Katanga) dominent le commerce local centré sur le cuivre, le fer et le sel.

A L'OUEST DE LA FORET ÉQUATORIALE, de petits royaumes se constituent près de l'embouchure du fleuve Congo et du Stanley Pool (Loango, Ingobella, Congo) et en Angola (Ndongo, Lounda et Louba). Toutefois, c'est vers le XVe siècle que les Téké, fondateurs de l'Ingobella, quittent les rives du fleuve pour le plateau de Mbé.

EN AFRIQUE AUSTRALE, les Chona de Nyatsimba Moutota et de son fils Moutapa qui ont abandonné la ville de Zimbabwe, établissent, à partir de 1440, leur capitale à Zimbaoe (entre Zumbo et Harare). Ils fondent le Monomotapa qui s'étend sur l'actuel Zimbabwe et le centre du Mozambique.

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