Atlas : l'Afrique et son environnement européen et asiatique, de Jean Jolly


INTRODUCTION

Des origines de l’homme
au peuplement de l’Eurasie

L’histoire de l’homme est conditionnée depuis les origines par la géographie, l’environnement et le climat. Pour retracer ce long parcours de plusieurs millions d’années sur plusieurs milliers de kilomètres, seuls des morceaux d’os ou de dents sont parvenus jusqu’à nous. Ces restes étant fragmentaires, il est bien évident que nous ne pouvons proposer que des scénarios voués à être discutés et modifiés en fonction des nouvelles découvertes et de l’avancée des techniques.
Depuis plusieurs décennies, nous savons que l’homme et les grands singes africains partagent une partie de leur histoire, mais vers 10 à 8 millions d’années, un changement climatique mondial associé à un changement climatique local bouleverse les répartitions des faunes et leur évolution. C’est probablement vers cette époque que les grands singes et les hommes se séparent comme en témoignent les découvertes récentes au Kenya, en Éthiopie et au Tchad. En effet, des hominidés potentiels y sont mis au jour dès 2000. Cependant, pour comprendre nos origines, il est essentiel de mieux connaître celles de nos cousins grands singes.
Entre 10 millions d'années et quelques dizaines de milliers d’années, rien n’était connu sur leurs ancêtres. Toutefois, depuis 2004, plusieurs travaux ont comblé ce trou noir dans nos connaissances : quelques dents dans les collines Tugen au Kenya, quelques dents dans le Middle Awash en Éthiopie et, plus récemment, une demi mandibule de grands singes sur le gisement de Nakali (Kenya) permettent de mieux comprendre les dates et les modalités des divergences. Ces restes sont encore peu nombreux et souvent fragmentaires, mais ils relancent un formidable espoir dans nos connaissances.

Les plus anciens hominidés bipèdes sont reconnus aux alentours de 6 millions d’années, avec Orrorin tugenensis dont les premiers restes furent mis au jour en 2000 au Kenya. Cette découverte permettait de reculer non seulement la date de divergence entre les grands singes et l’homme (comme l’ont confirmé plus tard celle de Sahelanthropus tchadensis au Tchad et d’Ardipithecus kadabba en Éthiopie). Elle suggérait également que les Australopithèques n’étaient pas nos ancêtres directs, mais une branche cousine. Parallèlement à la lignée Australopithèques, se développait une lignée plus humaine, celle de l’homme, un être se déplaçant mieux sur ses deux jambes et abandonnant progressivement la vie arboricole.
Les plus anciens représentants de la lignée humaine sont avérés dès 2,5 millions d’années avec Homo rudolfensis au Malawi et au Kenya. Toutefois, des hommes plus anciens auraient pu être présents bien avant, aux alentours de 4 millions d'années (Praeanthropus africanus) et vers 3,5 millions d’années (Kenyanthropus platyops). Les représentants plus récents du genre Homo (Homo habilis, Homo ergaster, Homo erectus) connus classiquement en Afrique orientale (Kenya, Tanzanie, Ouganda et Éthiopie) et en Afrique du Sud ont aussi eu leur heure de gloire pour expliquer les migrations hors d’Afrique vers l’Eurasie.

Les premiers conquérants…

On admettait classiquement que les premiers hommes à quitter l’Afrique pour émigrer en Eurasie étaient des descendants d’Homo erectus. Toutefois, des traces d’habitat de plus en plus anciennes mises en évidence en Europe (notamment dans le Massif central ou en Eurasie, bien que ces dernières soient fortement discutées), puis de nouvelles datations, qui faisaient reculer l’âge des hommes de Java, remettent en cause ce scénario. Il apparaissait que des êtres plus anciens que les fameux erectus avaient probablement pu se déplacer bien avant eux.
Quels étaient donc ces premiers conquérants ? Un élément de réponse est venu de Géorgie, du site de Dmanisi où était mise au jour en 1991 une mandibule humaine dans des niveaux proches de 1,8 million d’années. Depuis cette date, des crânes, dont un, quasi complet, y furent découverts. Après comparaison avec des Homo erectus d’Asie (Sangiran, Zhoukoudian), des Homo erectus et/ou ergaster d’Afrique (Kenya, Tanzanie, Algérie, Maroc), des Homo habilis de Tanzanie, des Homo rudolfensis du Kenya et de vieux européens (Mauer, Arago, Atapuerca), il apparaît que les pièces géorgiennes présentent des caractères proches de ceux des espèces africaines, en particulier de certains Homo habilis. On pourrait ainsi imaginer une première vague de migration d’Homo habilis anciens venus d’Afrique, avant 2 millions d’années et peut-être plus, ce qui expliquerait, aussi, la présence de sites archéologiques anciens eurasiatiques. Pour le moment, les différentes étapes de cette histoire sont encore bien mal connues. Il reste certain que l’Homme de Dmanisi, par son contexte géologique clair, est le premier témoin incontesté d’un peuplement eurasiatique ancien. Quant aux fossiles de Venta Micena (Espagne), vieux de 1,5 millions d’années, ils sont encore loin de faire l’unanimité. Il n’y a probablement pas eu une seule voie de migration vers l’Eurasie, car l’homme s’est déplacé et a pu s’adapter à des milieux très divers (chauds, tropicaux et froids). Les différences observées entre les sites ne sont pas forcément liées à des variations spécifiques, mais peut-être tout simplement adaptatives. Après ces premiers peuplements, on trouve de nombreux restes d’Homo anciens apparentés probablement aux Homo erectus : dans le sud de l’Eurasie, notamment à Oubeideiya, en Israël, aux alentours de 700 000 ans (voire 1,4 million d’années) ; vers 800 000 ans, en Italie à Ceprano. Il est reconnu depuis peu en Syrie dans des niveaux vieux de 550 000 ans et bien connu à Tautavel, en France (450 000 ans), à Vértesszöllös, en Hongrie (300 000 ans), et en Chine (entre 200 000 et 400 000 ans).

… et les premiers hommes modernes

A Atapuerca, en Espagne, a vécu une autre espèce vieille de 780 000 ans, Homo antecessor, différant des Homo erectus, des Homo ergaster et des Homo habilis au sens strict. Tous ces êtres résultent peut-être de toute une série de migrations hors d’Afrique. Que ce soit sur le continent africain, ou asiatique, il semble qu’il y ait une transition locale entre Homo erectus et Homo sapiens. L’Homme moderne serait-il donc né en plusieurs endroits du globe ? Certains scientifiques penchent plutôt pour une naissance en un lieu unique (plus précisément l’Afrique), d’où il se serait répandu à travers le monde, en remplaçant au passage les populations anciennes. Deux thèses s’affrontent : origine unique ou multirégionale ? Difficile de trancher surtout que les fossiles restent rares pour ces périodes de transition et qu’un certain nombre d’entre eux sont mal datés. Il semble toutefois qu’un scénario-compromis se fasse jour, impliquant une migration suivie de croisements locaux ; on assisterait à un métissage de populations anciennes et de populations plus récentes. Cependant, cette hypothèse est loin d’être acceptée par tous et la question des origines de l’Homo sapiens est suspendue à de nouvelles découvertes de terrain.
Les premiers hommes modernes (Homo sapiens sapiens), quant à eux, apparaissent au Proche-Orient, il y a près de 100 000 ans, peut-être venus d’Afrique. La présence attestée en Syrie d’une industrie “typique d’Homo sapiens” entre 250 000 et 100 000 ans serait un premier témoignage d’un couloir de migration vers le reste de l’Ancien Monde. Homo sapiens sapiens est-il le seul être de type moderne ? Si l’on en croit les annonces médiatisées de l’île de Flores, non ! Cette bombe paléoanthropologique de ces dernières années divise aujourd’hui les scientifiques. Certains ont interprété les caractères des hommes de Flores, différents de ceux des sapiens classiques, comme des preuves de l’existence d’un "deuxième homme". En fait, ceux-ci habitaient sur une île et les êtres vivants, en milieu insulaire, peuvent présenter des traits extrêmement variés, comme l’ont prouvé les hippopotames nains de Madagascar, les éléphants nains de la Méditerranée ou les lapins géants de Majorque !
Beaucoup de débats sont donc en cours sur nos origines et notre évolution, mais ce sont ces derniers qui font avancer la science et comprendre de mieux en mieux notre histoire.

Brigitte Senut


Brigitte Senut est professeur au Département Histoire de la Terre du Muséum National d'Histoire Naturelle, à Paris et membre de l’équipe du CNRS (Paléobiodiversité et paléoenvironnements). Elle dirige depuis plusieurs années un groupement de recherche international sur l’Origine de l'homme et des grands singes en Afrique orientale et australe. Par ses travaux mondialement reconnus, elle joue un rôle majeur dans la compréhension de la dichotomie des grands singes et de l'homme. Avec Herbert Thomas, elle a publié, Les Primates, ancêtres de l'Homme.

Valid XHTML 1.0 Strict Created with Vim
1924